Florine, l'encre et la résilience : Le souffle de Kimanyh
Fondatrice de Kimanyh Formations en Guadeloupe, Florine transmet bien plus qu'un savoir-faire technique. À travers son parcours marqué par la résilience, elle forme les professionnels du tatouage, du piercing et du maquillage permanent à une exigence essentielle : protéger le vivant.
Par Azaria ANGLIONIN
Publié le 04 juin 2026 à 20h
Florine Rodrigues Da Silva, fondatrice de Kymanyh Formations. Une femme qui a choisi de transformer son histoire personnelle en un projet de transmission au service des autres.
Dans son centre de formation, Florine enseigne bien plus que les règles d’hygiène et de salubrité applicables aux métiers du tatouage, du piercing ou du maquillage permanent. Derrière chaque protocole, chaque geste et chaque mise en situation, il y a une conviction profonde : protéger le vivant.
À 29 ans, cette entrepreneure guadeloupéenne a fait de la transmission sa mission. Pourtant, rien ne la destinait à ce parcours. Comme beaucoup de femmes, elle a dû composer avec des épreuves personnelles qui l'ont amenée à repenser son avenir, ses priorités et sa place dans le monde professionnel.
De cette expérience est né Kimanyh, un centre de formation dont le nom porte l'empreinte de son histoire familiale. Entre exigences réglementaires, responsabilité sanitaire et accompagnement humain, Florine construit chaque jour un projet à son image : rigoureux, engagé et profondément ancré dans la résilience.
Portrait d'une femme qui a choisi de transformer les épreuves en transmission et de faire de son expérience une force au service des autres.
Protéger le vivant
Dans la salle de formation, Florine ne se contente pas d'enseigner des normes. Elle rappelle une vérité biologique : derrière l'encre d'un tatouage, il y a le sang. Un sang qu'il faut protéger comme on protège la vie. “Beaucoup se rendent compte au cours de la formation que les gestes ne sont pas anodins et qu’ils sont confrontés aux risques quotidiennement. Que dans l’encre qu’ils pensent uniquement artistique, il y a du sang. Et que si ce sang est contaminé, qu’eux aussi ils sont exposés à ce type de risque.” déclare-t-elle.
Cette exigence prend une dimension particulière dans un secteur en pleine mutation.
Longtemps marginalisés, les métiers du tatouage, du piercing et du maquillage permanent se sont professionnalisés. L'essor des réseaux sociaux, l'évolution des techniques et la démocratisation de ces pratiques ont attiré une nouvelle génération de professionnels. Mais cette visibilité accrue s'accompagne désormais d'exigences réglementaires plus strictes.
“Aujourd'hui avec l'application du décret de mars 2024, on n'a plus droit à l'erreur”, explique Florine.
Face à cette évolution, son rôle dépasse la simple transmission de connaissances. Elle forme des praticiens appelés à exercer sur le corps humain, dans un domaine où la moindre négligence peut avoir des conséquences importantes pour le client comme pour le professionnel.
Loin d’imaginer qu’elle se lancerait dans cette voix, Florine a d’abord mené des combats qui ont été le résultat de son destin.
Quand l'épreuve redessine un destin
“ On ne choisit pas toujours le chemin qui nous transforme. Parfois, ce sont les épreuves que l’on vit qui nous révèlent à nous-mêmes.”
Rien ne prédestinait Florine à diriger un centre de formation spécialisé dans les métiers du tatouage, du piercing et du maquillage permanent.
Avant l’entrepreneuriat, il y a eu la maternité.
Et avant la transmission, il y a eu l’épreuve.
Devenue mère d’un enfant aux besoins spécifiques nécessitant une présence constante, elle apprend à vivre dans un quotidien où les projets se construisent difficilement. Chaque journée est rythmée par les soins, les rendez-vous médicaux et l’incertitude.
“ On ne pouvait pas anticiper l’avenir si on ne savait pas où l’on allait ”, confie-t-elle.
Dans ce contexte, penser à son avenir professionnel devient secondaire. Pourtant, après plusieurs années consacrées à accompagner son fils, une autre nécessité finit par émerger : celle de ne pas s’oublier.
“ Il a fallu penser à moi pour que je puisse faire quelque chose qui puisse perdurer. ”
De cette réflexion naît Kimanyh.
D'abord imaginé comme un organisme proposant différentes formations, le projet se structure progressivement jusqu'à trouver sa voie. Son nom, composé des initiales de ses enfants, devient le symbole d'une histoire familiale où la résilience, la détermination et la transmission occupent une place centrale.
Florine établit rapidement un parallèle entre son parcours personnel et l'aventure entrepreneuriale.
“ On l'apprend bien à travers la maladie : un jour c'est gris, demain c'est bleu. C'est la même chose dans la vie entrepreneuriale. ”
Une philosophie qui l'amène à faire un choix décisif : ne pas retourner vers le salariat et construire un projet qui lui ressemble.
Florine Rodrigues Da Silva anime une formation en hygiène et salubrité au sein de Kimanyh Formations. Une étape obligatoire pour les professionnels exerçant dans les métiers liés aux effractions cutanées. ©FlorineRDS
Former dans un métier où l'erreur n'existe pas
Lorsque Florine choisit de se spécialiser dans les métiers liés aux effractions cutanées, elle sait qu'elle entre dans un univers où la rigueur n'est pas négociable.
Tatouage, piercing, maquillage permanent : derrière l'aspect artistique de ces pratiques se cachent des enjeux sanitaires majeurs.
Depuis l'évolution de la réglementation en 2024, les exigences se sont renforcées. Les professionnels doivent désormais démontrer une maîtrise toujours plus précise des règles d'hygiène et de salubrité.
“ Aujourd'hui, on n'a plus droit à l'erreur ”, résume-t-elle.
Pour elle, cette évolution est une nécessité.
L'essor des réseaux sociaux et l'attractivité croissante de ces métiers ont attiré de nombreux candidats à la reconversion. Mais l'exercice de ces professions ne peut reposer uniquement sur le talent artistique.
“ Beaucoup arrivent en se rendant compte au cours de la formation que les gestes ne sont pas anodins. Derrière l'encre qu'ils pensent uniquement artistique, il y a du sang. ”
Cette réalité, Florine la rappelle sans détour.
Parce qu'une mauvaise pratique peut avoir des conséquences sur la santé du client, mais aussi sur celle du professionnel.
Parce qu'un manque de rigueur peut détruire une réputation construite pendant des années.
Et parce que protéger le vivant reste, selon elle, la première responsabilité de toute personne qui travaille sur le corps humain.
Une pédagogie du réel
Dans son centre, Florine a développé une méthode d'enseignement à son image : directe, exigeante et profondément ancrée dans le réel.
Pendant trois jours, les futurs professionnels du tatouage, du piercing ou du maquillage permanent sont plongés dans une formation intensive de 21 heures. Mais ici, il ne s'agit pas d'apprendre une réglementation par cœur.
L'objectif est de provoquer une prise de conscience.
“ J'enseigne d'une manière qui choque, mais c'est un choc qui fait prendre conscience des risques.”
Pour y parvenir, Florine mise sur une pédagogie participative où les échanges, les anecdotes de terrain et les mises en situation occupent une place importante. Les stagiaires sont confrontés à la réalité des risques infectieux et aux conséquences que peuvent avoir certains gestes réalisés sans précaution.
“ Beaucoup arrivent en pensant uniquement à l'aspect artistique du métier. Puis ils comprennent qu'ils manipulent aussi du sang, des fluides biologiques et qu'ils s'exposent eux-mêmes à des risques. ”
Cette approche se veut accessible à tous les profils. Certifié Qualiopi, le centre adapte son enseignement aux besoins de chaque stagiaire, qu'il soit en reconversion professionnelle, débutant ou confronté à des difficultés d'apprentissage.
“ On apprend aussi par le jeu, par les échanges, par le vécu. ”
Une manière de rendre accessibles des notions parfois complexes sans jamais diminuer leur importance.
Car pour Florine, former ne consiste pas seulement à transmettre un savoir technique. Il s'agit également de transmettre une éthique professionnelle.
Au fil des sessions, les discussions dépassent souvent le cadre strict de la réglementation. L'image du professionnel, le respect du client, le consentement ou encore les comportements à adopter dans un environnement de travail font partie intégrante des échanges.
Récemment, l'actualité autour des violences sexistes et sexuelles a nourri plusieurs discussions avec ses élèves sur la notion d'éthique et de responsabilité.
“ On peut passer de très bons moments ensemble, mais il ne faut jamais oublier qu'on travaille avec la santé des gens.”
Dans un secteur où la concurrence est forte et où la réputation se construit parfois en quelques publications sur les réseaux sociaux, Florine rappelle que chaque geste engage la crédibilité du professionnel.
Elle cite souvent un exemple qui revient régulièrement pendant les formations : celui de l'utilisation des gants.
Pour certains stagiaires, changer de gants à chaque étape peut paraître excessif ou coûteux. Pourtant, derrière ce détail se joue l'essentiel : la sécurité du client.
“ Un gant, un geste. ”
Une règle simple qui résume à elle seule sa philosophie.
Parce qu'au-delà des certifications et des obligations réglementaires, Florine cherche avant tout à former des professionnels conscients de leur responsabilité.
Des professionnels capables de comprendre que dans ces métiers, la passion ne suffit pas.
La rigueur, elle aussi, sauve des vies.
Dans les formations dispensées par Kimanyh Formations, les stagiaires sont confrontés à la réalité du risque sanitaire. Une pédagogie concrète pour comprendre que protéger un client commence par maîtriser les gestes les plus simples. ©FlorineRDS
Entreprendre en restant humaine
“ La casquette entrepreneuriale, c’est comme les montagnes russes. C’est plat, ça augmente et puis ça redescend. C’est compliqué. ”
Florine en sourit presque lorsqu'elle décrit son quotidien. Pourtant, derrière cette image se cache une réalité bien connue de nombreux entrepreneurs : celle d'une charge mentale permanente.
Car derrière la formatrice se trouvent plusieurs autres rôles qu'il faut apprendre à faire cohabiter.
Celui de mère d'abord.
Celui de cheffe d'entreprise ensuite.
Et enfin celui de femme, que l'on oublie parfois de citer tant les deux premiers occupent toute la place.
Les journées s'enchaînent entre les impératifs familiaux, les rendez-vous professionnels, la gestion administrative, les mises à jour réglementaires et la préparation des formations. Un équilibre fragile qui demande une organisation constante.
Mais au fil des années, Florine a compris une chose essentielle : prendre soin des autres ne peut pas se faire au détriment de soi-même.
Trouver du temps pour souffler, se recentrer ou simplement exister en dehors de ses responsabilités est devenu une nécessité.
Cette prise de conscience nourrit également son regard sur l'entrepreneuriat féminin.
Pour elle, les récits de réussite ont leur importance, mais ils ne racontent qu'une partie de l'histoire.
“ Il faudrait que les femmes parlent aussi du nombre de fois où elles sont tombées.”
Une phrase qui résume à elle seule sa vision.
Dans un monde où l'on met souvent en avant les résultats, les chiffres ou les succès visibles, Florine plaide pour davantage de transparence. Elle aimerait que les entrepreneures racontent aussi les moments de doute, les refus, les nuits blanches et les périodes où tout semble plus difficile.
Parce que derrière chaque réussite se cache souvent une succession d'obstacles invisibles.
Et parce qu'en partageant ces réalités, d'autres femmes trouveront peut-être le courage de se lancer à leur tour.
Kimanyh, un héritage
Aujourd'hui, Florine souhaite faire de Kimanyh un organisme de formation de référence en Guadeloupe. Son ambition est de créer un espace entièrement dédié à l'apprentissage des métiers liés aux effractions cutanées, où les élèves pourront évoluer dans des conditions proches de celles qu'ils rencontreront dans leur future activité.
Mais derrière cette vision entrepreneuriale se cache une histoire plus intime.
Car Kimanyh n'est pas seulement le nom d'un centre de formation.
C'est d'abord une histoire familiale.
Une histoire de résilience.
Une histoire d'amour.
Tout au long de notre échange, Florine est revenue sur les épreuves qui ont façonné son parcours, sur cette période où il fallait apprendre à avancer sans savoir de quoi demain serait fait, sur la nécessité de trouver un sens, un équilibre et un projet capable de durer.
C'est dans ce contexte que le centre est né.
Comme une reconstruction.
Comme une continuité.
Comme une manière de transformer une expérience de vie en transmission.
Lorsqu'on lui demande quel conseil elle donnerait aux femmes qui souhaitent entreprendre à partir d'un vécu personnel intense, sa réponse est sans détour :
“ Il faut y aller. Avec beaucoup de résilience et beaucoup de détermination. On aura souvent des "non", mais là où il y aura des "non", il faut qu'on se mette des "oui". ”
Puis vient le moment du mot de la fin.
Si elle devait résumer la mission de son centre en un seul mot, lequel choisirait-elle ?
Sa réponse ne parle ni d'entrepreneuriat, ni de formation, ni même de réussite.
Elle répond simplement :
« Kymanh. »
Parce que tout est parti de lui.
Parce que son histoire continue de vivre à travers ce projet.
Parce que certaines entreprises naissent d'une opportunité.
Et que d'autres naissent d'un amour si profond qu'il finit par devenir un héritage.
Par Azaria ANGLIONIN
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